Robert M. Zakovitch (Hoplite) – Secteur Clinique

Les Zakovitch sont originaires de Lituanie et sont juifs non pratiquant. Albert, le père de Robert, épouse une parisienne, Renée Baumester, et est naturalisé français.
Robert a 27 ans lorsque la guerre éclate. Son parcours avant-guerre est celui d’un jeune homme de bonne famille, brillant et non insensible à la gent féminine. Il se raconte que pour son service militaire, il est mobilisé à Lunéville dans un régiment disciplinaire, sans doute à cause d’une histoire de femme. Finalement, son père fait intervenir ses relations et Robert finit son service à Fontainebleau.

Denyse, fille de Wolf Dombrowski et de Marie-Louise Contoux est née le 19 avril 1919 à Vichy où elle est d’abord élevée par sa grand-mère Marie et baptisée catholique. Lorsque Marie Louise se remarie avec Charles Payen, Denyse a 3 ans. Les Payen sont une vieille famille protestante comme leur nom l’indique. C’est ainsi qu’elle fait toute son éducation religieuse à l’église de l’Annonciation, rue Cortambert, à Paris. D’abord avec sa monitrice : Mary Thurneyssen, avec laquelle elle est liée d’une affection réciproque, puis avec le Pasteur Marc Boegner, qui veuf, épousa Mary Thurneyssen en 1936. Denyse reste très proche du pasteur Boegner jusqu’au décès de celui-ci en 1970.
Les familles Payen et Zakovitch, Charles et Marie-Louise, d’une part, Albert et Renée, d’autre part, sont d’abord des « relations d’affaires ». Charles Payen, expert-comptable assure les comptes des magasins d’Albert Zakovitch (Le Carillon et La montre Polo) dès les années 1930. (1)

Denyse et Robert en 1940

Lorsque la mobilisation générale est décrétée en septembre 1939, Robert est mobilisé le 3 septembre au Mans. Il est titulaire d’une licence de droit et d’un London’s Bachelor of Laws. Le 1er janvier 1940, il est nommé adjudant, puis adjudant-chef à l’issue d’un cours de perfectionnement des agents de liaison à Auxi le château dont il sort major. Il est affecté à ce titre comme faisant fonction d’officier de liaison à l’état-major de la 4ème brigade anti-aérienne britannique.

Robert épouse Denyse le 4 mai 1940 lors d’une permission. Marc Boegner assure la cérémonie et baptise auparavant Robert, avec Denyse pour marraine. Puis, ils partent à Cassis-sur-mer en voyage de noces. Le 10 mai au matin, il apprend l’offensive allemande et la suspension de toutes les permissions. Retour à Paris, puis direction Arras avec sa propre voiture pour retrouver son unité, il n’y a plus de train.

En moins de 15 jours, l’armée française est en pleine déroute, l’armée belge n’existe plus et I’armée anglaise essaye de tirer le meilleur parti possible de sa marine pour éviter la capture du corps expéditionnaire. Il se retrouve à Bray-Dunes et réussit à embarquer pour l’Angleterre.
Le capitaine Boyd de la 4ème brigade est arrivé à persuader Robert de rester avec eux pour préparer le prochain débarquement. Mais les autorités anglaises demandent à tous les soldats français de la région de rejoindre Liverpool le 2 juin. Puis direction Tidworth. Quelques bâtiments sont réservés au personnel de la Mission française de liaison où ils sont traités comme des officiers sans troupe.

Puis c’est le retour en France. De nombreux membres de la Mission qui ont été détachés auprès des unités anglaises se retrouvent à Sillé-le-Guillaume. Bien des années plus tard, Robert enverra un récit de son aventure dunkerquoise à l’écrivain Walter Lord, lequel a lancé un appel à témoin pour l’écriture de son livre « Le miracle de Dunkerque ».

Le 3 juillet, les sanglants incidents de Mers-el-Kébir ont lieu entre les flottes française et britannique. Les autorités françaises décident alors l’éparpillement de ces anglicistes qui pourraient bien devenir des anglophiles dangereux. II importe donc de les séparer les uns des autres dans les plus brefs délais. Des ordres stipulent qu’il faut envoyer les interprètes, par petits paquets, dans diverses préfectures de la France non-occupée.

Fin juillet, Robert est démobilisé et rejoint Vichy, ville de la famille de sa femme. Les Contoux étaient des cultivateurs à Dompierre sur Besbre. C’est donc naturellement que Denyse et Robert se retrouvent en zone libre dans la ville d’eaux. Après quelques jours d’inaction, Robert commence à s’ennuyer ferme. Son père et son beau-père s’opposent à ce qu’il remonte à Paris avec eux, pour s’occuper des affaires familiales.

Robert rencontre Jean Jacques Caspar-Jordan, qui lui indique que s’il cherche du travail, il peut toujours se présenter de sa part à P.E. Galey qui recrute pour les Compagnons de France. Robert parle de cette idée à son beau-père qui, plein d’illusions et de souvenirs historiques, lui conseille d’entrer dans cette organisation : « Ce doit être un organisme chargé d’encadrer les jeunes qui formeront les effectifs de la future armée, lorsque nous reprendrons les armes dans un an ou deux. »

Les Compagnons de France représentent de deux à trois mille jeunes répartis dans la zone libre. Mais à Lyon, siège de l’organisation, des clivages politiques commencent à ébranler le mouvement. Le groupe dirigé par Paul Fontaine auquel appartient Robert et qui souhaite la victoire des Anglais est rapidement exclu de l’organisation. Ils créent alors avec d’anciens compagnons le mouvement des « équipes françaises » qui regroupe des hommes de toutes tendances politiques qui ne veulent pas que la France abdique : « Nous rassemblons des bonnes volontés pour préparer la France à recevoir les Alliés. » (2)
Les équipes françaises ont une activité réduite à de grands bavardages et à la publication d’un bulletin, fruit de la collaboration de Robert et de Marcel Maillard. (3)

En juin 1941, Robert devient père de famille. Dans les circonstances qui prévalent, cela lui paraît être une responsabilité supplémentaire, pleine de risques. Le 12 août 1941, le gouvernement annonce la dissolution des mouvements politiques.

C’est durant ce mois d’été que le père de Robert vient passer quelques jours à Vichy. Robert lui déconseille de retourner à Paris, il a de faux papiers. Il n’arrive pas à convaincre son père. Dès son retour à Paris, il est arrêté par la police allemande. Robert ne le reverra jamais, après treize mois de prison, Albert est déporté à Auschwitz.

Robert part à Paris pour en savoir plus. Une huitaine de jours après son retour à Vichy, il apprend que, quarante-huit heures après son départ, des Allemands sont allés s’enquérir de sa santé à une fausse adresse qu’il avait donnée.

Le Pasteur Marc Boegner vient souvent à Vichy. La Cimade (Comité inter-mouvements auprès des évacués) apporte aide aux juifs et étrangers internés par Vichy, fournissant faux papiers et organisant des réseaux de passage vers l’Espagne et la Suisse. Des zones de « refuge » se multiplient dans les régions de forte tradition protestante (Tarn, Cévennes, Drôme). (4)

Le Royaume-Uni continue seul la guerre et a un besoin vital de renseignements sur ce qui se passe de l’autre côté de la Manche. Ce ne sont pas les Français libres de De Gaulle qui sont en mesure de les renseigner puisqu’ils sont à Londres. Les Britanniques s’efforcent donc de chercher des informateurs sur le territoire français, en puisant des renseignements à la source, c’est-à-dire dans les ministères et les bureaux de Vichy, sans en avertir la France libre.

Vers la mi-septembre 1941, Robert trouve un emploi de Chef de District au Ministère de I‘Agriculture et du Ravitaillement. C’est là qu’il rencontre un ancien capitaine de chars. Son nom anglais le rend suspect au Ministère, il s’appelle Broadhurst. Dès son entrée au Ministère, il demande à Robert de travailler avec lui. L’accord est immédiatement conclu. Broadhurst n’est pas encore membre d’Alliance mais appartient au réseau Copernic. En mars 1942, Broadhurst devient l’adjoint du général Raynal (Briard) nommé à la tête de la patrouille de Vichy par Marie Madeleine Méric.
Robert, qui a beaucoup de relations et pas mal d’amis, n’a pas de peine à lui fournir des renseignements de quel qu’intérêt et ce d’une façon régulière.

Robert rencontre beaucoup de monde, mais la rançon en est que beaucoup le connaissent. Broadhurst est arrêté.

Parmi les relations de Robert à Vichy, il y a le médecin Briault. Il est connu pour ses idées libérales et pour l’amitié qu’il porte à des ennemis du régime. Il devient chargé de mission au cabinet de Max Bonnafous et demande à Robert de le rejoindre car il connait le ministère. Le Docteur Briault lui fournit un certain nombre de tampons en caoutchouc, dont un du commissariat de Police de Vichy. Ce qui permet à Robert de confectionner de fausses cartes d’identité durant toute l’année 1942, notamment pour Henri Rollin (5).

Robert reçoit beaucoup plus de renseignements qu’auparavant. Mais ses rencontres avec Broadhurst deviennent de plus en plus difficiles. Il semble traqué. Robert recherche un autre contact. Il en a un par Vernet avec le 2ème bureau de l’Armée de l’Air. Le capitaine Badré a choisi comme pseudonyme l’anagramme de son nom : Béard.

A l’automne 1942, Robert reçoit la visite du commissaire Lacroix qui est chargé d’une enquête sur lui. (6) Lacroix enlève du rapport tout ce qui peut être compromettant et lui dit : « Ne me remerciez pas, je fais ce que je crois que vous feriez dans des circonstances analogues. Toutefois, un conseil, dites à la grand-mère de votre femme de ne pas crier sur tous les toits que vous aidez les Juifs et que vous souhaitez la victoire des Anglais. »

Le sentiment général est l’insécurité. Robert, prudent, ne couche plus sans une corde sous son lit pour s’enfuir, le cas échéant, par la fenêtre de sa chambre qui donne au premier étage sur un jardin.

Le 11 novembre 1942, à la suite de l’opération Torch (débarquement allié en Afrique du Nord le 8 novembre), la zone libre est envahie par les Allemands et les Italiens, au cours de l’opération Anton. Dès lors, la zone libre est appelée « zone sud » et la zone occupée est appelée « zone nord ». Laval est à Paris. Robert apprend que Pétain veut « balancer » Laval. On lui demande de transmettre l’information aux Anglais. Le groupe de Broadhurst est rapidement contacté – par extraordinaire – le renseignement est transmis. Broadhurst revoit Robert et lui dit que Londres est très satisfait et le félicite.

En janvier 1943, Max Bonnafous démissionne et Robert quitte le ministère. Broadhurst revient, repart, puis revient. II raconte à Robert qu’il a été arrêté à Lyon par la Gestapo, mais qu’il a pu s’enfuir en bousculant ses gardiens dans un escalier.

Robert lui reproche le manque de régularité de ses contacts. II admet le bienfondé de ces observations et lui présente Paul Guillebaud (Mouflon).

Le 10 mars 1943 à Vichy, tous les hommes doivent se faire recenser afin que puissent être désignés les oisifs qui fourniront un contingent de travailleurs pour I ’Allemagne au titre de la « Relève « . Lorsque ce recensement a lieu, Robert qui sait à quoi s’en tenir donne son ancienne adresse.

Le général Raynal (Briard) est arrêté sur dénonciation. (7) Après lui, d’approche en approche, presque tout le secteur de Vichy est décimé, 35 agents sont arrêtés.

Le 13 mars, avant le jour, la sonnette retentit. C’est la mère de Denyse qui dit à sa fille de faire filer Robert. La Gestapo s’est présentée à son ancienne adresse, chez les parents de Denyse, à 4 heures du matin. Cette nuit-là, il y a eu 13 arrestations. (8)

Robert est donc en fuite, il se réfugie chez un ami, puis quitte la région sous l’identité de Moreau et se réfugie à Saissac, puis circule dans le sud de la France à la recherche de connaissances lui permettant de reprendre contact avec Londres. C’est une longue période d’errance, il passe de ville en ville à la recherche d’éventuels contacts, notamment chez les protestants.

Robert revoit Maillard qui lui indique comment le joindre. Un jour, il reçoit un message de lui : « Viens me voir d’urgence à Limoges ». Nous sommes en juillet 1943 à Limoges, Marcel explique à Robert qu’il lui a retenu une chambre, qu’il va lui confectionner une identité de garde des communications, et que, le lendemain matin, ils partiront tous deux à Paris où Marcel le présentera au réseau auquel il appartient « Alliance ».

Le réseau vient d’être démantelé une fois de plus. Robert devrait le savoir, car (il l’apprendra par la suite) étant à Vichy, il appartenait déjà à la même organisation. Jamais ni Broadhurst, ni Guillebaud n’en ont mentionné le nom.

Une dizaine d’hommes et quelques femmes déambulent dans une allée de jardin non loin de la rue de Médicis à Paris. Maillard présente Robert à Paul Bernard (Martinet) et Henri Battu (Sarigue). Ce dernier et Marcel Alexandre Maillard (Grondin) décident de modifications à apporter aux zones centre ouest et sud-ouest. Robert devient chef de secteur à Toulouse et devra s’occuper de la région sud-ouest, le sud d’une ligne Bordeaux-Alès, les treize départements au nord des Pyrénées. Maillard va le former. Il demande un mois pour constituer son équipe. On lui remettra un poste émetteur lorsqu’il sera prêt. C’est lors de cette rencontre que Henri Battu lui donne son pseudo : Hoplite. (9)

A Toulouse, Robert commence son travail de recrutement, il s’entoure d’Edgar Roellinger (Raton) de Jacques Amselle (Verdier) puis de Antoine Fournier (Panda 2). (11)

Il arrive à Denyse de prendre le même train que son mari, mais ils doivent voyager séparément de peur que leur fille Françoise, lors d’un contrôle de papier ne s’écrie « Papa ». Robert confiait alors à Denyse des messages destinés à Alliance. Un jour dans le train en direction de Vichy, elle est contrôlée par des soldats allemands. Elle angoisse à l’idée de devoir ouvrir son sac à main, mais lorsque l’un des soldats, très grand, ouvre la porte du compartiment il se cogne la tête et elle éclate de rire. Elle est jolie, son rire est contagieux, elle donne ses papiers tout en s’excusant, le jeune soldat sourit et lui rend ses papiers sans même les regarder.

Robert décide d’envoyer sa femme Denyse et leur fille Françoise à Lacaune-les-bains pour les mettre en sécurité. Le village est isolé et des maquisards surveillent la zone.

A Matabiau, un inspecteur divisionnaire leur fournit tous les renseignements qu’ils peuvent espérer sur les trains en cours d’opération (TCO). Edgar est chargé de prendre des contacts réguliers avec lui. Edgar et Robert prennent de nombreux contacts et s’évertuent à constituer un réseau d’informateurs qui puisse leur permettre de préparer des courriers intéressants et abondants. Les allers et retours à Paris sont nombreux. Il y retrouve Marcel Maillard, Henri Battu et France Georges.

A Toulouse, la machine commence à tourner, les agents de liaison viennent, compte-tenu des circonstances, avec une assez grande régularité. Fournier les rejoint. Désormais, Robert demande à Edgar de s’occuper de l’Ouest, Jacques gardant l‘Est et lui chapeautant l’ensemble.

L’organisation est entrée dans la phase d’exploitation. Robert est convoqué à Paris pour prendre livraison d’un poste émetteur. Ce premier poste sera abandonné dans le train à la suite de la fouille généralisée des passagers par des miliciens. Un agent de liaison leur apporte un second poste émetteur baptisé Smetana. Tout comme les membres du réseau avaient des pseudonymes, chaque poste émetteur avait son nom : Grieg, Bach, Smetana, Serinette, Galoubet, Wagner, Chopin, Cuicui… Le radio Roger Duclos est recruté.

Maillard vient d’échapper à une arrestation à Limoges et vient se réfugier auprès de Robert. France Georges, Patrice Roiffé et Marie Aurousseau l’y rejoignent.

A Paris, Robert apprend de Henri Battu qu’on va lui faire parvenir un second poste émetteur. Il y a eu de nombreuses arrestations, il faut être très prudent. Robert et Roger se fixent quatre points d’émission sécurisés.

Les communications avec Paris sont difficiles. Souvent, Robert et Maillard doivent faire le voyage. Le réseau semble secoué de convulsions et les arrestations succèdent aux arrestations. Les deux amis pensent qu’il y a un ver dans le fruit, que des agents allemands se sont infiltrés dans l’organisation.

De retour à Toulouse, Robert apprend par France Georges l’arrestation de Paul Roiffé et de Marcel Maillard le 6 février 1944 à Bordeaux. Ils s’empressent de faire disparaître les documents compromettant de la planque de Roiffé.

« Du 1er mars au 28 juillet 1944, j’ai continué le travail de S.R., reprenant en particulier la région de Bordeaux devenue inexploitée à la suite de l’arrestation de Jacques Aubriot (Tortue), puis la région de Pau à la suite de l’arrestation de Pardaillan Salvat (Ours). » (9)

Edgar est allé deux ou trois fois déjà à Bordeaux et Camaret lui a fourni des renseignements intéressants concernant les plans d’un sous-marin de poche. Son service est alerté chaque fois qu’un bateau allemand sort du port. Robert se décide donc d’accompagner Edgar à Bordeaux, mais lorsqu’ils arrivent, c’est pour apprendre que Camaret est au fort du Hâ, il a été arrêté par les Allemands.

Au cours d’un voyage à Paris, Robert a appris de Battu l’arrestation de Fontaine et a eu confirmation de celle du radio Leclercq. II apprend par France Georges, qui lui a fait passer un mot par des amis, que Maillard a été transféré à Limoges par la Gestapo. En arrivant à la Préfecture, Il y apprend que Maillard est toujours vivant et doit être déporté en Allemagne, mais que Roiffé a été fusillé à Brantôme fin mars.

Un fonctionnaire des postes, qui prête aimablement son domicile de Saint-Cyprien, offre à Robert de lui vendre l’ensemble des plans des lignes téléphoniques allemandes en France, le système Marianne. Robert file à Paris rencontrer Battu pour savoir si cela peut intéresser Alliance. Là, il apprend que sa belle-mère prête une chambre de service à des gens du réseau pour qu’ils effectuent des émissions de radio. Il la sermonne lui demandant d’arrêter.

Avant son départ, Robert a l’accord de Battu, qui lui dit que I’argent nécessaire pour négocier l’affaire sera apporté par l’agent de liaison qui remportera les plans.

A Toulouse, Robert se rend presque tous les jours à l’Atlantic Bar. Il y rencontre de nombreuses personnes. Un soir, le fils d’un cantonnier qui lui fournit des cartes d’approvisionnement, vient le prévenir que son père a été arrêté. Ce matin-là, Robert est légèrement en retard. En approchant de l’Atlantic Bar, il remarque devant la porte une Citroën 15 cv, traction avant à roues pilotes jaunes, la voiture de prédilection de la Gestapo. Ils sont venus pour lui mais font chou blanc. Les Allemands le recherchent sous les noms de Moreau et de Franck. Robert utilise durant cette période au moins 4 noms d’emprunt : Franck, Moreau, Dequenne et Gallet. (8)

Les Américains ont débarqué en Normandie.

Les membres de la petite équipe se retrouvent comme convenu entre eux à Lacaune pour faire le point. Robert arrive le dernier avec assez de courriers pour alimenter plusieurs émissions.

Privé de contacts et de fonds à la fin du mois de juin 1944, André Girard rencontre Robert à Toulouse. Son radio invite Londres à lui offrir des possibilités d’émissions nocturnes, à l’audition plus facile. Robert reçoit la visite de Henri Auguste Gaillard (Buzard), agent de liaison du poste de commandement et de Jean Debove (Marcassin). Robert sert d’intermédiaire, son poste Smetana est plus puissant que les autres. (10)

Des instructions arrivent de Paris pour que ce poste émetteur, que Londres entend bien (ce qui n ‘est pas le cas de tous les postes) soit mis à la disposition de Brive et d’André Girard.

Fin juillet, Robert est avisé qu’un autre poste est à sa disposition à Aix-en-Provence. Robert remonte avec Jacques sur Paris, mais les trains sont très perturbés et ils mettent plusieurs jours à regagner la capitale. Lors des rendez-vous quotidiens du réseau, Robert rencontre des visages de connaissance, mais aussi des gens qu’il n’a jamais vus, ces derniers sont généralement mieux habillés que les autres et paraissent mieux nourris. L’un d’eux se dit leur chef de réseau à Toulouse, Robert l’envoie promener ne l’ayant jamais vu dans la région. Le goût de cette intervention est amer. Les deux amis ont largement le temps d’aller voir des relations et leur famille. Robert n’a pas de nouvelles de sa belle-mère.

Après plusieurs jours, on annonce à Robert qu’il va être mis en présence de Marie-Madeleine, qui vient de rentrer d’Angleterre. C’est la première fois qu’il va rencontrer ce chef mystérieux. Le rendez-vous est au Palmier, en face de l’Eglise Notre Dame de Lorette. C’est une femme aux cheveux blond cendré, assez grande, mince.

Robert lui dit immédiatement ce qu’il a sur le cœur au sujet du nouveau venu qui se prétend son supérieur hiérarchique. Elle lui répond sans se troubler que tout cela n’a plus aucune importance. Son équipe a été arrêtée à Marseille, sa belle-mère a été arrêtée à Paris avec la fille de sa concierge et le mari de cette dernière. Il n’est plus question de recréer un secteur à Toulouse maintenant. S’il y a des questions financières à régler, c’est Jacques qui le fera. Quant à Robert, elle pense l’envoyer à La Rochelle avec un radio pour renforcer les agents qui sont sur place.

Début août, Fourmilier (Robert Michaux), adjoint de Helen des Isnards (Grand-Duc) se rend dans la région de Robert à Toulouse.

La nouvelle mission de Robert est programmée pour le 18 août 1944. Marie Madeleine met au point les dernières patrouilles. Il doit se rendre à Brive avec Jean le radio, y récupérer un poste radio et rallier La Rochelle. Il n’y a plus de train. Ils embarquent dans un camion jusqu’à Montlhéry. Là, il semble que le monde s’arrête. Ils continueront donc à pied.

Après, une halte à Etréchy, ils reprennent la route lorsqu’un groupe de jeunes gens se met à les suivre et fraternise avec eux. Ils vont également à Etampes. Ils n’ont pas couvert une centaine de mètres que devant eux, à une cinquantaine de mètres, une demi-douzaine de soldats allemands sort de trous individuels dans lesquels ils étaient dissimulés.

Gardés prisonniers dans un cantonnement, le second jour les prisonniers sont emmenés dans des jardins entre des maisons et le talus de la voie ferrée. Un jeune officier les passe en revue, puis on remet à chacun d’entre eux une pelle, et on les instruit de ce qu’il faut faire, en l’espèce des trous individuels pour le cas où il y aurait des bombardements aériens. Robert se demande si ses géôliers ne sont pas en train de lui faire creuser sa tombe.

Pour une raison inconnue, il y a contrordre et on les mène à la maison d’arrêt d’Etampes.
Dans la nuit, à deux ou trois reprises des obus passent en sifflant au-dessus du bâtiment. Puis, tout à coup, la porte de la cellule de Robert est ouverte brutalement et un gendarme français apparaît, qui lui crie : « Sauvez-vous ! Sortez d’ici en vitesse les Allemands sont partis, mais ils peuvent revenir. »

Peu avant midi, les premières troupes américaines font leur entrée dans Etampes.

Robert et son radio Waran prennent contact avec la troisième armée américaine. Le capitaine Lambert de l’OSS envoie le 24 août un télégramme : « Equipe destinée à Sud-Ouest. Alliance – Chef Dragon, chef de secteur Bacchus. Se sont présentés aujourd’hui avec Colonel Biblane. Espèrent toucher leur chef Dragon (Jean Roger), sinon demandent par nous à BCRA conduite à tenir ».  (11)

Faute de réponse à leur télégramme, le 30 août, Robert remet le poste émetteur qu’il a finalement récupéré à Robert Michaux (Fourmilier), qui le rapportera à Brive.  Le lendemain, les deux hommes remontent sur Paris, ils ont reçu l’ordre de rejoindre leurs chefs sans essayer de continuer leur mission.

Robert est mobilisé au 22ème régiment de la Région de Paris en qualité de capitaine du 1er janvier 1945 au 30 avril 1945. Il y commande tactiquement et administrativement la 6ème compagnie du 2ème bataillon. Intégré comme sous-lieutenant dans l’infanterie de réserve, il demeure commandant de compagnie dans cette unité jusqu’au 15 septembre 1945, date de sa démobilisation.

Assidu au Centre d’instruction des officiers de réserve du service d’état-major, il est diplômé. Il devient instructeur de 1948 à 1950 des candidats au certificat d’aptitude à un emploi d’officier de liaison (anglais). Il reçoit les félicitations du ministre de la Guerre René Pleven le 6 avril 1950.

Robert recevra la Croix de guerre à l’ordre de la division N°729 du 17 mai 1945, la médaille de la résistance en date du 31 mars 1947 (N°9716) et le diplôme de Croix d’Honneur du Mérite franco-britannique (N°1202).

Un rapport des renseignements militaires concernant Robert indique : « Avec beaucoup de persévérance, a formé d’excellents informateurs qui ont fourni pendant un an des renseignements de très bonne valeur, donnant le T.C.O. de la Région de Toulouse et de Montpellier, les emplacements des dépôts et de P.C. des 16 départements du Sud-Ouest dont il avait la charge. »

Sources :
(1) Biographie de Robert Zakovitch – Jean Lefort.
(2) Eugène Martres, L’Auvergne dans la tourmente – 1939-1945, Edition de la Borée, p138/139.
(3) Les compagnons de France – Robert Hervet – page 155
(4) Compte-rendu d’action de Robert Zakovitch du 23 février 1946
(5) L’arche de Noé – Marie Madeleine Fourcade – Fayard 1968 – p 298.
(6) Courrier de Marie Madeleine Fourcade au Secrétaire d’état « Guerre » le 2 juillet 1952.
(7) Déclaration à la Direction générale des services spéciaux datée du 12 septembre 1944. / L’arche de Noé – Marie Madeleine Fourcade – Fayard 1968 – p 408.
(8) Courrier Marie Madeleine Fourcade 2 juillet 1952
(9) Déclaration P332925 – Interrogatoire de Robert M. Zakovitch – Direction générales de services spéciaux – 12 septembre 1944.
(10) Le temps de la méprise – André Girard – Editions France Empire
(11) Télégramme N°31 Hoplite & Waran – 23 août 1944

Dossier Robert Zakovitch Service Historique de la défense – Vincennes
Archives photographiques et documentaires : Collection Zakovitch / Louvat

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